L'ÉNIGME ANGOISSANTE DU PHARE DE LA VIEILLE
EXCELSIOR du 2 mars 1926.
Depuis quarante jours, la tempête isole du reste du monde les deux gardiens, dont l'un est un blessé de guerre du poumon et l' autre est amputé d'une jambe.
En haut : le phare de ,la Vieille et la pointe du Raz (versant nord) ; en bas : photographie prise au phare d'Armen et montrant comment s'effectue, par un système de va-et-vient, le changement du personnel d'un phare, en mer. C'est ce même moyen qui est employé pour le ravitaillement et pour l'inspection du phare.
DANS le sud du Finistère, la baie des Trépassés, de sinistre réputation, est indiquée aux navigateurs par toute une série de feux. Au large, dans l'île de Sein, au nord, à la Pointe du Van, et, au sud, sur un rocher détaché à 800 mètres de la Pointe du Raz, le phare de la Vieille forment un balisage fort précis qui évite aux navires de s'engager dans le Raz de Sein, cause de la perte de tant de vie humaines. Dans le phare de la Vieille, deux gardiens assurent la signalisation, le service des lampes, tiennent le livre de bord.
Pendant vingt-quatre heures, de suite, chacun d'eux veille pendant que l'autre se repose ou se distrait. Pendant un mois, il assume avec son camarade cette faction d'exilé volontaire au milieu de la houle, du vent, entre le ciel et la mer, déchaînée le plus souvent.
Après un mois de service au phare, l'un des gardiens s'en va passer dix jours de congé à terre... Mais il faut pour cela qu'il puisse atteindre le bateau ravitailleur dans un canot ou sur un câble « va et vient ». Si la mer est trop forte, si la tempête sévit, les gardiens de phare demeurent à leur poste interminablement. Ils ont pour trois mois de vivres en réserve.
Le service du phare
Pendant leur service au phare, il leur faut surveiller aussi les alentours du phare, noter les incidents et les sinistres en mer. Nous avons lu, hier, au siège de la Société des amis des gardiens de phares, la lettre d'un gardien atteint d'une neurasthénie inguérissable après avoir assisté à l'agonie de tout l'équipage d'un navire sombrant sur les récifs.
La solitude, si elle resserre les liens de camaraderie des équipes de gardiens, ne demeure pas moins une véritable torture continuelle. Seuls les jeux donnés par la bienfaisance privée sont un remède à l'ennui. Pour les dangers qu'ils courent, la fatigue qu'ils endurent, les privations qu'ils supportent, combien ces exilés gagnent-ils? La somme de 450 francs par mois, plus une indemnité de 3 francs à 3 fr. 50 par jour quand ils sont « en mer ». Avec ces ressources, les gardiens élèvent des familles nombreuses, généralement de six ou huit enfants.
La loi sur l'emploi obligatoire des mutilés a amené dans le service des phares nombre de grands blessés et d'amputés qui se trouvent, du fait de leur infériorité physique, considérablement handicapés.
Les gardiens du phare
Et c'est ainsi que l'un des gardiens du phare de la Vieille, Ferracci, est un blessé du poumon, âgé de trente quatre ans, et son collègue, Mondoloni, âgé de trente-trois ans, est un mutilé, amputé d'un bras. Lors de son entrée en fonctions, le 1er juin 1925, ce dernier ne put aborder sur les roches de la base du phare. Il dut être hissé au moyen de cordes. Et depuis, il n'avait jamais plus voulu repartir du phare en employant le même moyen. Son long séjour au phare l'a-t-il rendu malade? Son état de santé ou l'état de santé de son camarade nécessite-t-il des soins? C'est ce qu'on ignore et ce que l'on continuera d'ignorer tant que la tempête qui ne permet pas d'approcher du phare n'aura pas permis d'envoyer une petite embarcation se glisser entre les brisants. En effet, le va-et-vient ne peut être employé que pour les courtes distances.
MM. Caitucoli et de Moro-Giaffeni, députés, viennent de déposer une demande d'interpellation sur la situation de leurs deux compatriotes. Ils seront sans doute amenés à traiter cette grave question de l'emploi — obligatoire depuis 1923 — de grands mutilés dans les services auxquels tout indique qu'ils sont inaptes. En attendant, l'énigme du phare de la Vieille demeure atrocement angoissant.— Charles d'Avron.
Le Rappel du 2 mars 1926
Le drame émouvant du phare de la Vieille
Qu'à-t-on fait pour sauver les gardiens ?
On annonce crue, depuis plusieurs jours, les gardiens du Phare de la Vieille, n'étant plus ravitaillés, font des signaux de détresse. Mais l'état de la mer ne permet pas de les secourir.
On a envoyé vers eux un navire baliseur, le « Léon-Bourdelles ». Il s'approcha le plus près possible du phare, mais ne put s'y arrêter.
Nous voudrions croire que tout a été fait pour se rendre compte de ce qui se passait et pour secourir les deux malheureux grâce à qui, jusqu'ici, les navires se trouvaient en sécurité sur cette côte accidentée.
Nous ne voyons pourtant pas qu'on ait envisagé l'usage des hydravions, soit pour assurer le ravitaillement du phare, soit pour mieux se rendre compte de la situation de ses gardiens.
Est-ce impossible ? Dans ce cas, nous n'aurions rien à dire. Mais il est à craindre qu'on ait oublié les ressources nouvelles dont dispose notre marine, ou encore que les cloisons étanches qui séparent les divers services de nos administrations, aient interdit l'intervention rapide qui convenait. Or, cela, ce serait intolérable.
Nous ne voulons aujourd'hui que poser la question : « A-t-on bien fait tout ce qu'il était possible de faire pour secourir les gardiens du Phare de la Vieille et rendre aux bateaux de pêche l'indispensable lumière sans laquelle ils risquent tant d'être la proie des flots ?
Le. gouvernement, d'ailleurs, aura bientôt l'occasion de s'expliquer à ce sujet. MM.
Caitucoli et de Moro-Giafferri ont en effet décidé d'interpeller sur le drame émouvant du phare de la Vieille.
Ils demanderont au ministre des travaux publics quelles mesures ont été prises pour assurer le sauvetage des deux malheureux gardiens MM. Mondoloni et Serraci, grands mutilés de guerre, qui sont depuis plus d'un mois isolés par la tempête et qui, privés de tout ravitaillement, à bout de forces sans doute, ne paraissent plus pouvoir assurer le fonctionnement du phare.
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